revue de textes

à propos de Laurence Deletaille

par Thomas Gunzig

A quelqu’un qui m’avait un jour demandé ce que je faisais dans la vie, j’avais répondu que j’écrivais. Je me souviens très bien qu’il m’avait alors demandé à quoi ça pouvait bien servir d’encore écrire des histoires dans la mesure où, depuis le temps, tout avait déjà été écrit. Je me souviens très bien que j’avais répondu : « c’est vrai, mais pas par moi »

La création artistique, c’est ça : c’est un point de vue sur les choses.
Evidemment, c’est aussi de la technique, c’est aussi de la maîtrise, c’est aussi un imaginaire et c’est aussi, souvent mais pas obligatoirement, une réflexion.
Mais c’est d’abord un point de vue. C’est un endroit d’où on se met pour regarder le monde et ce qui s’y passe pour essayer d’en tirer quelque chose.

Pour écrire des histoires, j’aime bien me mettre tout près de mes personnages, j’aime sentir leur chaleur, j’aime sentir fonctionner leur esprit et me laisser guider par eux. J’aime quand ce travail ressemble à une aventure.

Quand je regarde une peinture, peut-être par déformation professionnelle, j’aime que cette peinture me raconte une histoire, que son point de vue soit celui de l’intime, de la proximité, une position qui ouvre l’imaginaire sur les questions : qui est cette personne ?, que fait elle là ?, d’où vient-elle ?

Dans les peintures de Laurence Deletaille il y a tout ça : il s’agit de peau, d’intérieurs, de rivages ou de traces, mais toujours d’histoires. C’est à la fois merveilleux et magique de se rendre compte que pour raconter une histoire il n’y a pas que l’écrit.

L’image possède une force mystérieuse qui n’appartient qu’à elle.
Quand j’étais petit et que j’allais au musée, les peintures devant lesquelles je m’arrêtais étaient celles de Jérôme Bosch ou de Breughel ou de Goya. Des peintures qui m’ouvraient sur des univers riches d’émotions que je ne connaissais pas.

Les peintures de Laurence Deletaille empruntent le même chemin de l’évocation. Une baignoire où un personnage semble ployer sous le poids d’un insoluble problème, un lit défait par un couple absent, une femme absorbée par la lecture d’un livre dont nous ne pouvons qu’imaginer le titre, des enfants sans parents jouant dans une mer à marée basse, une maison au bout d’une route et qui semble nous attendre…

Dans ces vies à peine évoquées, il y a de l’inquiétude, de la nostalgie, du merveilleux, qui provoquent en nous le petit miracle de la réminiscence : ces vies, ces gens, ces histoires semblent un moment faire partie de nous et nous touchent comme aurait pu le faire des souvenirs.

Pour parvenir à ça, le travail d’un artiste ne suffit pas. Il lui faut aussi du talent. Et Laurence Deletaille, du talent, elle en a des tonnes.
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sur le travail de Laurence Deletaille

par Grégory Mazet Galerie de Crécy, Crécy la Chapelle, France

Parler d’images aujourd’hui est la chose la plus difficile qui soit, tant les productions visuelles actuelles ont envahi le monde des esprits et des corps. Nous savons qu’il ne suffit pas de voir ou de montrer pour que s’épuise la définition de l’image et de la visibilité ; en ce sens, le travail de Laurence Deletaille interroge inlassablement ce qui nous est donné à voir.

En premier lieu, Laurence Deletaille peint sur cuivre. Cette technique particulière et raffinée, dont les qualités optiques et mécaniques se prêtent fort bien à l’élaboration de couches de glacis, était à son apogée en Europe du nord au XVIIème siècle, magnifiant les représentations d’intérieurs et les scènes intimistes, car elle permettait à la fois de briller, d’obscurcir et d’aveugler. C’est justement là que la peinture de Laurence Deletaille nous mène, dans cette double dimension sensible et esthétique entre la perception et la sensation.

Le travail de Laurence Deletaille n’est que lumière et ouverture. Comme dans la peinture flamande, elle excelle à reproduire le moindre effet de lumière, la moindre sensation qu’elle nous procure : éclat, miroitement, illumination, translucidité. Et ce, non seulement dans la représentation, mais également dans la matière même. Le cuivre brille sous les couches de glacis, se cachant ou se révélant, donnant une profondeur incomparable à la couleur : mate, sensuelle, intime. Le sujet est transcendé, profondément incarné, remarquablement servi par la technique picturale.

La lumière dans l’œuvre de Laurence Deletaille reconstruit l’espace ; là une fenêtre, plus loin une porte, ici une perspective sur un éclat de cuivre laissé à nu. La lumière se révèle, forte et symbolique. La lumière rend le monde visible. Car dans l’œuvre de Laurence Deletaille, telle celle d’un peintre d’icône, c’est la lumière qui sert de toile de fond.

Un tableau, pour cette iconographe contemporaine, c’est d’abord un objet lumineux qu’elle organise. Laurence Deletaille nous offre des lumières solides ; des consistances, des formes, des sensations qui dédoublent notre perception. Laurence Deletaille incarne son sujet plus qu’elle ne le peint. Le regard est guidé, attiré ; son travail instaure un lien nécessaire, physique, entre la toile et le spectateur et questionne, tout en grâce, la représentation dans l’art dans sa définition et ses paradigmes, comme un don qu’elle nous lègue à chacune de ses œuvres.

Ombre et lumière, secret et ouverture, révéler, voiler, cacher ; l’alternance des extrêmes fait de l’œuvre de Laurence Deletaille un espace de contemplation, d’humilité et nous montre tout un monde d’intimité en même temps qu’une véritable « monstration » de la lumière et c’est ici que, à mon sens, le travail de Laurence Deletaille dépasse le champ esthétique pour rejoindre la sphère métaphysique.